Rédigé le 10 octobre 2011 par: La Commission Géopolitique de Pax Christi Wallonie

Le Liban est un pays de contrastes au système politique fragile et complexe. Le Hezbollah y est né dans les années 70. De mouvement religieux qu’il était, il s’est métamorphosé progressivement en une formation politique à part entière en passe de devenir un courant incontournable dans le pays. Souvent diabolisé, principalement par Israël et les Etats-Unis qui le craignent, le Hezbollah est bien plus qu’un mouvement terroriste tel qu’on aimerait nous le faire croire. Didier Leroy nous aide à mieux comprendre cet objet politique non identifié qu’est le « Parti de Dieu » .
A la naissance du Hezbollah, dans les années 70, le Liban, déjà en crise, devait lutter pour maintenir son unité et sa stabilité. L’arrivée de centaines de milliers de réfugiés palestiniens au lendemain de la Nakba, le développement sur son territoire de la résistance contre l’Etat hébreux, la corruption politique qui le gangrenait et de façon générale l’instabilité que connaissait tout le Moyen-Orient enfoncèrent le Liban dans une guerre civile qui dura 15 ans, en 1978 et en 1982. Cette période fut marquée par les invasions traumatisantes de l’armée israélienne, l’impact international de la révolution iranienne de 1979, les exactions de l’OLP[1], etc. Le Hezbollah naît donc dans un contexte régional, politique et religieux[2] complexe.
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C’est Sayyid Abbas al-Musawi [3]qui est à l’origine de l’idéologie religieuse du Hezbollah. Elle prend forme à travers les prédications de celui-ci en 1978 et se compose alors de trois éléments principaux :
Ces traits saillants prennent également appui sur les « fondements de la foi » (usul al din) partagés par tous les musulmans ainsi que sur les pratiques de la « discrétion spirituelle » (al-taqiyya) et de la « mobilisation défensive » (al-ta’bi’a) propres aux musulmans chiites.
Si l’idéologie religieuse du Hezbollah trouve son fondement théorique dans celle de l’Ayatollah Khomeïni et signe son allégeance spirituelle officielle à l’ayatollah Khamenei[6], cela n’empêche pas celui-ci d’adopter des prises de position indépendantes/autonomes. La caricature doctrinale selon laquelle le Hezbollah serait « L’Iran au Liban » n’aurait donc pas d’application pratique.
La publication d’un manifeste, dans le quotidien Al-Safir, le 16 février 1985, annonçe coup sur coup l’existence du « Parti de Dieu » (Hizb Allah) et de sa branche armée « la Résistance Islamique » (Al-Muqawama Al-Islamiyya) et établit les fondements et les objectifs du Hezbollah.
A l’époque, ceux-ci étaient :
Outre le fait que la doctrine du Hezbollah s’apparente à une forme de socialisme islamique[7], l’élément primordial de son idéologie politique réside dans la « résistance perpétuelle à l’entité sioniste, considérée comme illégale et expansionniste, produit du colonialisme occidental ayant spolié le peuple palestinien[8] ». A l’heure actuelle, le Hezbollah continue de percevoir l’Etat d’Israël comme une société militaire, dont chacun des membres (hommes, femmes et enfants) représente un sioniste et donc un ennemi ! La solution qu’il prône face au conflit israélo-palestinien est un retour pur et simple à la Palestine de 1948 dont la population mixte – musulmane, chrétienne et juive- choisirait elle-même son mode de gouvernement.
Par ailleurs, le Hezbollah a été rapidement taxé de comportement paranoïaque suite à ses interprétations systématiquement négatives des différents agissements de ses ennemis désignés : Israël, les Etats-Unis, la France, l’OTAN et les régimes arabes corrompus.
En 1990, l’idéologie évolue vers une autre forme de conversion ou de reconversion politique, cette phase est communément appelée « libanisation » du mouvement. Ce processus consiste à s’intégrer davantage dans la réalité socio-politique du Liban.
Un programme politique voit le jour en 1992[9], il a quatre thèmes principaux :
En interne, il propose donc d’aborder les points suivants : une participation citoyenne accrue, un renforcement du rôle socio-économique des municipalités, l’emploi de personnel qualifié dans les projets de développement, le financement de ces projets avec les revenus municipaux et les donations, un contrôle plus sérieux des travaux publics et la mise à jour des structures administratives dans les municipalités.
Parallèlement et progressivement, les idéologues du Hezbollah légitiment la participation parlementaire comme une obligation religieuse.
Nulle part dans ce programme ni dans aucun programme politique émanant du parti, il n’est question d’instaurer un ordre islamique au Liban. Les dirigeants du Hezbollah confirment à plusieurs reprises qu’ils n’appliqueraient cet idéal qu’avec le soutien plein et entier de l’ensemble de la population. Et ce scénario électoral paraît impossible vu la réalité démographique du pays !
Petit-à-petit, le programme socio-économique du Hezbollah se précise et devient une priorité à partir de 2004. Lutte contre la pauvreté, contre la corruption, dynamisation des secteurs de production, abolition du sectarisme politique et amélioration de la justice sociale, prennent le pas sur le projet de théocratisation du Hezbollah. Un seul élément reste non négociable dans le discours du mouvement : la résistance à l’ennemi (symbolisée par un arsenal impressionnant, cfr. ci-dessous).
Au fil du temps, la hiérarchisation et la structure du Hezbollah évoluent également[11]. Soulignons simplement quelques éléments marquants.
En 1992, le Hezbollah obtient 12 sièges sur 128. Contraint de faire liste commune avec son rival chiite Amal, il forme en 1996 le bloc parlementaire « Fidélité à la résistance » (Al Wafa’ lil-Muqawama)[12].
En 2005, Muhammad Fnays –membre officiel du parti- obtient le portefeuille ministériel de l’Energie et Tra d Hamadeh –sympathisant du Hezbollah- devient Ministre du Travail.
La résistance armée des chiites du Liban s’est constituée sous l’égide du mouvement Amal[13] mais très rapidement, la résistance islamique du Hezbollah va constituer un adversaire plus farouche se dotant d’un armement adapté et actualisé régulièrement. La guerre de juillet 2006 a marqué définitivement l’entrée du Hezbollah dans la catégorie des « poids lourds armés »[14]. Les articles de l’époque confirment l’efficacité de la « techno guérilla » du Hezbollah. Plus encore, il semblerait que les victoires du Hezbollah, notamment dans le rôle qu’il a pu jouer dans les différents replis israéliens, lui ont permis d’atteindre un tel stade de reconnaissance dans son « droit à la résistance », que celui-ci devient difficilement attaquable par les adversaires politiques du concept de « Résistance Islamique » (Israël, Etats-Unis, Canada, Australie et Grande-Bretagne).
L’engagement social du Hezbollah prend d’abord appui sur l’obligation islamique d’assistance sociale. Prenant pleinement conscience de l’importance d’articuler un travail social parallèlement à son effort de guerre, le Hezbollah va créer un réseau complexe et varié d’organismes proposant différents services allant de la santé (soins aux victimes de tirs ou d’explosions de mines anti-personnel, cliniques mobiles, rééducation physique et psychologique), l’urbanisme (effort de reconstruction), l’assistance sociale (octroi de pensions mensuelles aux veuves des martyrs, etc.) en passant par la finance et l’enseignement, etc.
Les services sociaux développés par le Hezbollah sont proposés à l’ensemble de la population libanaise, toutes confessions confondues même si le premier réflexe des différentes communautés religieuses est de s’adresser en priorité aux services mis en place par leurs « communautés confessionnelles ». En outre, les « ONG’s » du Hezbollah ont la particularité de prendre, avant tout, en charge les victimes du conflit israélo-libanais et donc des zones majoritairement peuplées par des chiites.
Quoiqu’il en soit le Hezbollah offre un tel panel de services à la population libanaise qu’il aurait été qualifié de « parti-providence », voire d’ « Etat dans l’Etat »[15]. L’impact politique de ces services est énorme sur l’électorat.
Le Hezbollah a progressivement, parallèlement à son implantation dans la société libanaise, fait évoluer ses moyens de communication. Il dispose à l’heure actuelle d’un panel varié de « médias », de lieux et d’événements destinés à « narrer l’histoire de la Résistance à l’occupation israélienne », à promouvoir l’engagement de nouvelles recrues, à transmettre le martyrologue chiite : affiches de martyrs, défilés militaires, « Musée de la Résistance », presse écrite, radio, télé, jeux vidéos héroïsant le « terroriste musulman » (Special Force 1 et 2 et « Les Gardiens des Frontières »), etc.
A propos du financement du Hezbollah circulent toute une série de rumeurs. Ce qui est certain c’est qu’il s’agit d’un sujet très opaque. Sans entrer dans les détails, il est important de souligner que ses sources de revenus sont assez diversifiées. Il est évident et établi que l’Iran est une grande source d’aides financières même si l’on ignore tout des montants exacts. Les liens entre le Hezbollah et la production de stupéfiants sont difficiles à attester, ils paraissent juste probables[16].
Autre moyen, l’aumône légale et l’aumône volontaire. En effet, le Hezbollah bénéficie d’un important soutien populaire. Ainsi des fonds sont récoltés tant au niveau local qu’international pour la cause du mouvement.
Le Hezbollah s’est également lancé dans toute une série d’activités lucratives (librairies, fermes, usines, agences de voyage, immobilier, etc.) n’hésitant pas à utiliser l’issue de la guerre de 2006 pour développer une « économie de la victoire ». Ainsi de nombreux produits à l’effigie de Hasan Nasrallah[17] (t-shirts, casquettes, porte-clés, laser, briquets, etc.) permettent de dégager des rentrées financières non négligeables.
Nous avons évoqué brièvement ci-dessus l’histoire, les stratégies, les objectifs et les moyens du Hezbollah et ce que nous en retenons c’est que ce mouvement a fortement évolué par rapport à son idéologie de départ. Il a progressivement obtenu une autonomie cléricale croissante vis-à-vis de l’Iran, il s’est ouvert à l’Europe diluant quelque peu son anti-impérialisme radical, son discours prônant la lutte religieuse ouverte s’est assagi vers un appel à un effort introspectif de type politique et il s’est intégré au fur et à mesure dans le système politique national libanais notamment en concrétisant un véritable partenariat politique avec les autres confessions. Son discours pluraliste lui a d’ailleurs valu la réputation de « se séculariser ».
Certes, on peut alimenter la polémique en se demandant si cette ouverture n’a pas été forcée et dès lors, alimenterait une nouvelle stratégie du mouvement sensée servir d’écran à des objectifs non publiquement dévoilés. Notre invité en conclut pour sa part que s’il existe de nombreuses controverses, critiques et contradictions sur le Hezbollah et son fonctionnement, il est pour l’instant le seul parti qui croît et qui réussit progressivement ses différents projets sociétaux. Et s’il attire tant l’attention c’est sans aucun doute parce que son ascension fulgurante, le charisme de son leader et le soutien populaire croissant qu’il recueille impressionnent et inquiètent. A l’heure actuelle, le Hezbollah revendique de plus en plus son attachement au nationalisme libanais et garde parallèlement le même mot d’ordre : la « résistance » (islamique ou nationale). C’est ce qui lui a permis de mettre en place une politique bipolaire sans pour autant perdre son équilibre. Ce phénomène a été analysé par notre invité en ces termes : « Hezbollah : La Résilience islamique au Liban ? ».
Nous clôturons cette rencontre avec le sentiment renforcé que le Liban possède et doit évoluer dans un système politique très particulier et que le Hezbollah quoiqu’on en dise ne laisse plus personne indifférent. Cette « succes story » servira-t-elle à l’ensemble des communautés qui représentent la population libanaise ? Nous ne pouvons le dire et nous comprenons, dès lors, également les craintes formulées et la méfiance dont font preuve certains libanais appartenant à d’autres confessions.
Lors du Midi-Zoom organisé le 30 mai 2011 par Pax Christi Wallonie-Bruxelles avec l’intervention de Didier Leroy venu nous présenter sa thèse qui porte sur l'évolution idéologique et structurelle du Hezbollah au Liban. Nous le remercions d’ailleurs vivement pour sa présentation. Cet article a pu être réalisé également sur base et grâce à son travail : « Hezbollah : La Résilience islamique au Liban ?», http://www.cecid-ulb.be/images/pdf/txt/a7.pdf . Didier Leroyest chercheur en sciences sociales à l'Ecole Royale Militaire (ERM) de Belgique et enseignant à l'Institut de sociologie de l'Université libre de Bruxelles (ULB).
[1] « L’Organisation de libération de la Palestine est une organisation palestinienne politique et paramilitaire, créée en mai 1964. L'OLP est composée de plusieurs organisations palestiniennes, dont le Fatah, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et le Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP). Au Liban, l'opération Paix en Galilée est déclenchée en 1982 bien que le cessez-le-feu négocié en 1981 par les États-Unis ait été strictement respecté par l'OLP. Cette opération de « libération » qualifiée de « représailles » fit de nombreuses victimes civiles. L'OLP fut contrainte de fuir le Liban pour un autre pays arabe, la Tunisie. ». Cfr : http://fr.wikipedia.org/wiki/Organisation_de_lib%C3%A9ration_de_la_Palestine.
[2] Entre 1960 et 1978, l’Imam Musa al-Sadr entreprend la mobilisation politique et la réislamisation de la communauté chiite du Liban.
[3] Il est l’ancien secrétaire général du Hezbollah et considéré aujourd’hui comme un des dirigeants martyrs du Hezbollah.
[4] Soit la succession apostolique, l’impeccabilité et la pérennité de l’Imamat
[5] Cette thèse originale intitulée « Gouvernement islamique » consiste à joindre la guidance (spirituelle) et la gouvernance (temporelle/politique) dans le chef d’une seule et même personne.
[6] « Ali Khamenei (né en 1939 à Mashhad) est un ayatollah et l'actuel Guide suprême de la Révolution islamique, ce qui est le poste le plus élevé de la République islamique d'Iran, au-dessus de la charge officielle de Président de la République, qu'il occupa lui-même de 1981 à 1989. Il est reconnu comme un seyyed, c'est-à-dire un descendant de Mahomet. » Cfr : http://fr.wikipedia.org/wiki/Ali_Khamenei
[7] Pour plus de détails à ce sujet, consulter l’article de Didier Leroy « Hezbollah : La Résilience islamique au Liban ?», p.4, http://www.cecid-ulb.be/images/pdf/txt/a7.pdf .
[8] Idem supra.
[9] Il semblerait que les accords de Taëf menaçant de désarmer le Hezbollah influencèrent cette décision.
[10] Le mot Fitna peut être traduit par « révolte, sédition ou émeute ».
[11] Pour en savoir plus à ce sujet, consultez l’article de Didier Leroy « Hezbollah : La Résilience islamique au Liban ?», pp.7 à 22, http://www.cecid-ulb.be/images/pdf/txt/a7.pdf .
[12] Celui-ci récolte 11 sièges en 1996, 12 sièges en 2000, 14 sièges en 2005 et 12 sièges en 2009. Pour plus de détails cfr article de Didier Leroy cfr supra
[13] « Amal (fondé le 20 janvier 1975) est l'acronyme arabe d'afwâju l-muqâwamati l-lubnâniya (détachements libanais de résistance). C'est la milice du « mouvement des dépossédés » créé par Moussa Sader. L'acronyme Amal est généralement utilisé pour désigner le mouvement et signifie espoir en arabe. Amal est devenue l'une des plus importantes milices musulmanes durant la guerre civile libanaise avant de s'intégrer au jeu politique libanais et de perdre de son audience face au Hezbollah. Amal s'est fortement développée, de par ses liens très forts avec le régime islamique d'Iran[réf. nécessaire], et les 300 000 réfugiés internes chiites du Liban Sud après les bombardements israéliens du début des années 1980. »
[14] MAILA J. « L’Internationale et les Conflits régionaux : le Cas du Liban » Beyrouth, Université Saint-Joseph, 03/11/2006.
[15] Pour plus de détails voir l’article de Didier Leroy « Hezbollah : La Résilience islamique au Liban ?», pp.16 à 19, http://www.cecid-ulb.be/images/pdf/txt/a7.pdf .
[16] Pour plus de détails voir l’article de Didier Leroy « Hezbollah : La Résilience islamique au Liban ?», p.22, http://www.cecid-ulb.be/images/pdf/txt/a7.pdf
[17] Il est le Secrétaire-Général actuel (et nommé à vie) du Hezbollah.
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