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La Turquie, l'Union européenne et le choc des civilisations.

La Turquie, l'Union européenne et le choc des civilisations.

L’un des sujets de controverse sur l’adhésion turque concerne les débats sur le positionnement de l’UE face au « choc des civilisations ». Ceux-ci sont menés dans le cadre de deux logiques différentes, selon que l’on admet ou non le classement des « civilisations » opéré par Huntington.

Dans le premier cas de figure où ce classement est considéré comme une donnée indiscutable, les débats sur la question turque renvoient à l’attitude que doit adopter l’UE face à ce choc. Étant donné qu’il s’agit d’un pays à majorité musulmane, l’adhésion de la Turquie représente-t-elle un danger ou au contraire un avantage ? C’est dans ce cadre qu’on trouve la métaphore du « cheval de Troie de l’Islam » dans l’Union contre celle du « cheval de Troie de l’Union » dans le monde musulman. Pour les opposants à l’adhésion turque, celle-ci représente un danger, en compromettant l’homogénéité de l’Union composée de pays héritiers d’une culture « judéo-chrétienne ». L’UE serait ainsi affaiblie dans le « choc des civilisations ». Tandis que pour les tenants de cette adhésion, celle-ci serait une démonstration du fait que l’UE n’est pas un « club chrétien » et permettrait ainsi de renforcer la crédibilité des valeurs comme la laïcité ou la démocratie auprès du « monde musulman ». Dans un cas, comme dans l’autre, le classement des « civilisations » est une donnée indiscutable. Ce qui est débattu concerne l’intérêt de l’intégration ou de l’exclusion de la Turquie pour renforcer la position de l’UE dans ce choc.

Force est de constater cependant que la religion n’est pas perçue comme un facteur déterminant par les opinions publiques européennes à l’égard de la Turquie, comme en témoignent les observations effectuées à partir des enquêtes de l’Eurobaromètre. La corrélation entre les opinions publiques à l’égard de l’adhésion de la Turquie et celles au sujet de la croyance en Dieu est  statistiquement faible. De plus, cette corrélation s’avère positive, c’est-à-dire l’inverse de ce qu’il est prédit par l’argument de la religion ; la proportion d’avis favorables à l’adhésion turque croît au fur et à mesure que la proportion de croyants augmente !  De même que la proportion d’opinions défavorables à cette adhésion croît, à mesure que la proportion de non-croyants progresse. (Cf. Graphique ci-dessous) Cette observation qui infirme la thèse du « choc des civilisations », peut être illustrée par la comparaison des opinions publiques françaises et polonaises ; la Pologne fortement marquée par le catholicisme et qui a défendu l’idée d’introduire les origines chrétiennes de l’Europe dans le projet de Constitution, a une opinion publique majoritairement favorable à la Turquie, alors que la France solidement attachée au principe de laïcité et qui s’est fermement opposée à la position polonaise, a une opinion publique majoritairement défavorable. La Pologne plus chrétienne que la France est favorable à l’adhésion turque.

L’observation empirique attire l’attention sur le bien-fondé du second cas de figure évoqué au départ, à savoir la remise en cause du classement opéré par Huntington, éliminant par conséquent la question de savoir s’il y a ou non un « choc ». En effet, comme le fait remarquer Amartya Sen, Prix Nobel d’Économie « Le problème commence, avant même d’accepter ou de refuser l’existence d’un choc, puisque la grande erreur consiste à utiliser une classification douteuse comme si celle-ci était la seule et la plus viable pour définir des catégories spécifiques parmi les peuples du monde. Ni l’unité humaine, ni nos importantes diversités ne peuvent être réduites à une formule aussi absurde et aussi dangereusement simpliste. »[2].  À cet égard, mettre en avant l’Islam pour décrire la Turquie - de même que le Christianisme pour décrire l’Union européenne - apparaît réducteur, voire simpliste. Ce n’est pas un hasard si la Turquie revient constamment dans l’œuvre d’Huntington, comme un pays « déchiré » selon son expression. Il s’agit en effet d’un exemple dérangeant pour sa théorie globalisante.[3] À défaut de pouvoir tracer une ligne de démarcation entre les « civilisations » définies de façon arbitraire, il invente la formule de pays « déchiré », tout en se gardant de préciser clairement les frontières de cette déchirure au sein de la Turquie. Selon lui les valeurs occidentales « imposées » à la société turque ne pourraient se consolider, parce que le pays appartient à la « civilisation musulmane ».

Cette argumentation qui rappelle la thèse d’Ernest Renan met l’accent sur l’incapacité supposée des sociétés musulmanes à se réformer.[4] En effet, pour une partie des opposants à l’adhésion turque, la religion exerce une influence non pas en tant que telle, mais comme un déterminant important d’une culture sur le plan institutionnel. Selon eux, l’identité de l’Europe dépend non pas des convictions religieuses actuelles des européens, mais des siècles de Christianisme qui l’a façonnée. Or, la Turquie qui n’a connu ni la conversion au C Christianisme, ni la Réforme, ni la Renaissance, ni les lumières, ni le romantismeserait étrangère à cette culture. Aussi, considèrent-ils que les réformes adoptées en Turquie sont de façade et protégées par une institution anti-démocratique : l’armée. Finalement, la Turquie de confession musulmane dans sa majorité, est définitivement incapable d’intégrer les valeurs de l’Europe, comme l’aurait affirmé un orientaliste il y a un siècle.

Dans ces raisonnements, le facteur religieux est instrumentalisé dans une perspective historique au service d’une argumentation culturaliste plus vaste. Et les propos illustrent davantage la prégnance d’un ressentiment qui repose plus sur l’exclusion que l’inclusion, où le Turc sert d’exutoire dans la  construction d’une culture commune européenne puisant ses racines dans une lecture sélective de l’histoire. On s’aperçoit que le débat sur l’adhésion de la Turquie interpelle la construction de l’identité européenne qui fait surgir des questions multiples. Peut-on légitimer l’idée d’une Europe unie à travers une identité culturelle et historique commune ? Peut-on concevoir l’Europe comme une nation ou comme un État fédéral qui possèderait une identité culturelle homogène ? Ou bien au contraire peut-on opter plutôt pour une construction autour des idéaux communs comme la liberté, la démocratie, les droits de l’homme et de la femme, tout en respectant les identités nationales, mais en les dépassant autour d’un projet politique volontariste ? Si la construction d’une culture commune est forcément prisonnière d’un passé lui-même constitué de façon sélective pour les besoins de la tâche, l’avenir reste à construire et offre des choix. En ce sens, plaider pour une culture commune qui jette les mythes fondateurs d’une construction nationale, revient à rejeter la Turquie comme le font ses opposants. L’histoire, la culture, la religion classent à leurs yeux, la Turquie parmi les « autres » par rapport auxquels la nation s’affirme à travers ses mythes fondateurs, mais aussi avec des relations plus ou moins conflictuelles. Parmi les mythes fondateurs évoqués, figure non sans ambiguïté, le Christianisme.

 

Deniz AKAGÜL
Maître de Conférences
Faculté des Sciences économiques et sociales
Université Lille 1

 

 



[1]  Cf. S. P. Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob, Paris, 1997.
[2] Armaty Sen, "Identité et conflit. Existe-t-il un choc des civilisations?", in Jacques Fontanel (Dir.), Civilisations, globalisation, guerre. Discours d'économistes, Presse universitaire de Grenoble, 2003
[3] Samuel P. Huntington, op.cit., p. 215.
[4] Dans son cours inaugural au Collège de France, le 23 février 1862, Ernest Renan disait que l’Islam est la plus complète négation de l’Europe ; l’Islam est le dédain de la science, la suppression de la société civile ; c’est l’épouvantable simplicité de l’esprit…, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate…, à toute recherche rationnelle pour le mettre en face d’une éternelle tautologie : Dieu est Dieu. L’avenir, Messieurs, est à l’Europe… L’Europe conquerra le monde et répandra sa religion, qui est le droit, la liberté, le respect des hommes, cette croyance qu’il y a quelque chose de divin au sein de l’humanité. »In Jacques MARSEILLE (dir.), Histoire 2e, Nathan, Paris, 1987, chapitre 31 « Grandeur et décadence des empires musulmans », p. 357.
 

 

 

 

 

 

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