
Seyma a 31 ans. Née en Turquie, elle vit en Belgique depuis son plus jeune âge. Aujourd'hui, elle fait le point avec nous sur son intégration dans la société belge ; une intégration qu'elle juge réussie et qui nous permet d'approcher la complexité des enjeux d'appartenance et d'enracinement.
J’ai beaucoup de choses à dire mais je vais résumer. Je m’appelle Seyma Gelen. J’ai une soeur qui est dentiste à Bruxelles. Je suis mère de deux magnifiques petits garçons.
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Pour ce qui est de mes lieux de vie : j’ai vécu en Turquie jusqu’à l’âge de 5 ans, j’ai fait mes études primaires et secondaires a Charleroi et mes études universitaires à Bruxelles, je me suis mariée dans cette même ville, j’ai vécu 4 ans à Anvers où j’ai enseigné. J’ai un bon niveau en néerlandais.
J’ai fait mes études universitaires à l’ULB. Je suis licenciée en sciences politiques orientation relations internationales. Mon mémoire de fin d’études, que j’ai réalisé en 2002, a porté sur le positionnement des partis politiques turcs face à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne dans le cadre des enjeux tels que Chypre, les relations avec la Grèce, les droits de l’homme et la question kurde. La Turquie a bien changé depuis ... Aujourd’hui, je suis professeur de religion islamique et traductrice pour les langues turque et française.
Parmi les facettes de mon identité se trouve une double nationalité : belge et turque. Je suis d’origine turque. Je suis membre bénévole de Golden Rose et aussi de Fedactio, fédération d’associations belgo-turques dont la vice-présidente est une amie proche.
Je suis née a Ankara en 1980. Mon père a été envoyé en Belgique en tant qu’imam en 1985. En effet, il en fallait pour encadrer les musulmans ayant immigré en Belgique. Ma maman, ma petite soeur et moi l’avons rejoint en janvier 1986. Je me rappelle avoir pleuré à l’école parce que je ne parvenais pas à expliquer à mon institutrice que je devais aller aux toilettes. Six mois plus tard, à l’école primaire, j’obtenais plus de 90 % au bulletin. Au bout de 4 ans de service durant lesquels mon père n’a pas hésité à apprendre la langue française, il a saisi une opportunité et est resté en Belgique pour enseigner la religion islamique à l’école primaire.
J’ai gardé tous mes contacts. D’une part, les liens familiaux m’y attachent : toute ma famille est en Turquie. Je m’y rends chaque année durant les grandes vacances. Je tiens à ce que mes enfants y soient également attachés. D’autre part, j’essaie de suivre – dans la mesure du possible – l’actualité de mon pays, qu’elle soit d’ordre politique, social,économique ou culturel.
C’est une question que je ne me pose pas. Je fais partie de ceux qui pensent que l’identité est unique mais qu’elle comporte plusieurs facettes. Parmi toutes les caractéristiques qui font de moi ce que je suis – âge, sexe, appartenance religieuse, travail, ... – se trouvent aussi mes attaches nationales. Je suis belgo-turque ou turco-belge, peu importe l’appellation. Je suis attachée à mes deux pays. L’un est mon pays d’origine, le pays qui m’a vu naître, le lieu d’où je viens, où se trouvent mes proches parents. C’est aussi ma patrie à laquelle je suis attachée sur les plans sentimental et historique. Mon autre pays est celui qui m’a vue grandir, me développer, faire des études, fonder une famille et y trouver une place socio-économique. Comment en déprécier l’un pour apprécier l’autre? Une métaphore pourrait éclairer mes propos : je me vois tel un arbre ayant deux racines au lieu d’une. La femme d’aujourd’hui qu’est Seyma Gelen est le fruit de ces deux attaches. Au quotidien, je n’y pense pas. Ce qui m’attriste, c’est la volonté destructrice de certains milieux qui voient en nous un danger alors que nous sommes une richesse tant pour notre pays d’origine que pour notre pays d’accueil. Dans le fameux dessin animé sur la nécessité de l’ouverture vers l’autre qu’est “Azur et Asmar” ,que je montre chaque année à mes élèves de religion islamique, la nourrice d’Azur, qui est la maman d’Asmar disait : “je connais deux pays, deux langues, deux religions, deux cultures. Cela fait que j’en connais deux fois plus que les autres”.
J’ai vécu une situation telle à une seule reprise. Durant mes études universitaires, je logeais à Woluwé-St-Lambert. Sur le chemin vers l'arrêt de bus, une vieille dame s’était approchée de moi pour me dire “de toutes les religions, c’est l’Islam que je déteste le plus”. Quel choc! Je lui ai demandé ce qu’elle connaissait de l’Islam, si elle avait lu ou discuté sur le sujet. Elle m’a dit “non” et s’est éloignée de moi. Lorsque vous n'êtes pas ” blanc, bleu, belge”, la seule chose difficile est que vous risquez à tout moment d’être jugée sur base de votre apparence physique, avec tous les préjugés et images négatives véhiculés par les médias. Je rêve d’un monde où les êtres humains ne s'arrêtent pas aux apparences.
L’autre jour, mon garçon de 6 ans m’a demandé : “Maman, c’est quoi un belge ?”. Je lui ai dit : “Être belge, c’est aimer la Belgique, aimer l’équipe de foot et le drapeau belge, être gentil avec les personnes qui y vivent et y travaillent”. Il m’a dit qu’il fabriquerait des voitures et bâtirait des maisons en Belgique.
Être citoyen, c’est faire partie de la cité, y avoir des droits et des obligations. J’ai une double identité, une double nationalité, donc une double citoyenneté. Je suis liée à deux cités. En Belgique, je fais usage de mes droits (travail, protection sociale, liberté d’expression, égalité devant la loi, ... ) et exerce mes obligations (vote, respect des lois, ...). En Turquie, je fais aussi usage de mes droits et obligations. Il n’y a donc aucun souci.
L’intégration est partiellement réussie lorsque les personnes ayant des origines autres que belge participent au fonctionnement de leur terre d’accueil sur les plans social, économique, politique et culturel tout en se sentant attachées à ce pays. Elle est entièrement réussie lorsque leur terre d’accueil leur ouvre les bras, les considère comme pleinement citoyennes belges sans les discriminer négativement sur base de leurs différences identitaires, leur donne les moyens de l’intégration et lorsqu’elle félicite et applaudit leurs bonnes actions. Leur terre d’origine doit également suivre les évolutions sur les terres vers lesquelles ses citoyens ont immigré. Il y a donc quatre responsables dans la réussite de l’intégration : l’Etat d’origine, l’Etat d’accueil, les “immigrés” et les citoyens du pays d’accueil.
Oui, pleinement.
Elle se travaille au quotidien dans sa relation avec le pays d’accueil et tout ce qui s’y attache. En ce qui nous concerne, je suis persuadée que le plus important est l’intention que nous avons et l’usage que nous faisons des ressources qui nous sont présentées. En effet, le prophète Mouhammed nous enseigne : “les actes valent leurs intentions”.
Cela dépend d’une juste composition entre plusieurs éléments tels que la connaissance des enseignements de la religion islamique, de l’origine socio-culturelle, de la situation économique et de la provenance régionale. Mes parents, qui sont issus d’une région non reculée de la Turquie, qui ont fait des études ( une culture générale permettant d’approcher leurs enfants avec une ouverture d’esprit ) et connaissant l’Islam sur base du Coran et des enseignements du Prophète Mouhammed ne discrimineront pas leurs filles vu que la religion l’interdit. Par contre une autre juxtaposition de caractéristiques d’un autre ordre risque de donner un autre résultat. Les sciences humaines sont difficiles à délimiter et à généraliser pour tous.
C’est une question à laquelle il n’est pas facile de répondre. Certaines ne connaissent pas un seul mot des langues nationales. D’autres s’unissent dans le cadre d’organisations féminines nouvelles qui s’activent dans divers domaines. Golden Rose ou Turkish Lady en sont des exemples. Certaines n’ont aucun revenu, vu qu’elles ne connaissent pas la langue du pays et sont soumises à l’époux ou au père. D’autres ont fait des études et ont trouvé une place individuelle dans la société. Certaines travaillent dans le secteur du nettoyage qui est peu qualifié. D’autres sont médecins, enseignantes, avocates. Ceci dit, l’interdiction du port du voile sur l’espace public limite la participation des femmes musulmanes désireuses de porter le voile à la vie active. Celles qui ne le portent pas y participent activement. Dans le privé, voilées ou pas, celles qui ont trouvé les moyens sont aussi actives.
Dans un monde qui se fait de plus en plus petit mais où les enjeux sont de plus en plus grands ( crise économique, crıse humanitaire, non-respect des droits humains, ... ), la participation à la régionalisation est une force. L’Union européenne porte des valeurs humaines et démocratiques qui nous sont chères. Ceci dit, je ne suis pas une fervente partisane inconditionnelle de l’adhésion telle qu’elle est pensée aujourd’hui. Ce qui m’importe le plus, c’est la relation de bon voisinage dans le respect des intérêts et des différences des uns et des autres et l’union autour de valeurs qui sont réellement au service des femmes, des hommes et des enfants du monde, peu importe leurs provenances et appartenances identitaires.
Pax Christi est une association d'éducation permanente dont la mission consiste à sensibiliser citoyens et décideurs aux situations de conflits et à les encourager à devenir des acteurs de paix. L'association développe une analyse critique de la société et stimule des initiatives démocratiques et la citoyenneté active afin de rendre à chacun sa capacité d'action et de réflexion.
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